JOURNAL 18 juin 2026
J'ai passé la matinée avec mon frère. On a déjeuné ensemble puis on est allés marcher un peu. On n’avait jamais fait ça, c'est la première fois de notre vie qu’on a senti un lien autre que celui un peu obligé de notre lien familial. Évidemment on a parlé de nous, notre passé commun, les mauvais moments partagés plus ou moins volontairement. Bien sûr il a commencé par revenir sur ce que je lui ai dit dimanche, qui l'a quand même un peu secoué. Il n'avait jamais perçu ni compris cet amour, cette admiration, ce désir de lui plaire de mon enfance. En-dehors de ma nanny il était la seule personne proche qui semblait avoir de l'intérêt à mon égard. Je m’accrochais à lui comme à une bouée, il était la preuve que j'existais dans ma famille. Il a compris l'effondrement que j'ai éprouvé quand avec l'aide de nos deux autres frères il m'a maîtrisée, quand vers 16 ans j'ai provoqué le scandale que j'ai déjà raconté. Ensuite ce qu'il m'a dit me laisse encore songeuse notre père — et c’est confirmé encore par ses carnets que mon frère continue à étudier — notre père est passé complètement côté de moi et de la vérité. Mon frère a commencé à y penser le jour de notre duel. En réalité, que ça me plaise ou pas, et je le sens intimement bien ce que je n'aime pas : c’est moi et moi seule des quatre enfants qui ai hérité de ce que notre père aurait appelé les vertus guerrières de nos ancêtres. C’est en moi que survit cette volonté de vaincre et de survivre à tous les combats, et même ce goût du sang et du massacre qui me fait si peur et qu’aucun de mes trois frères n'éprouve, la facilité avec laquelle j'ai acquis toute enfant la maîtrise des armes, la résistance avec laquelle j’ai survécu à tout et même au désordre mental… pour lui ce sont les preuves que je suis une guerrière née et la seule de la fratrie. C’est pour lui maintenant une évidence. Il m'avoue éprouver pour moi une admiration croissante et une immense tristesse de ne pas l'avoir compris plus tôt malgré ce qu'il dit être des évidences. Il se reprochera pour toujours de ne pas m'avoir défendue quand j’en avais besoin. Il me demande a nouveau de pardonner son aveuglement et sa défaillance. Évidement que je lui pardonne. On s'est dit plein d’autres choses très intimes que je ne dirai pas. On dirait qu’entre nous deux il n'y a plus d'obstacles. Au Japon on ne s'embrasse pas mais on voit dans les yeux. En se quittant mon frère a posé ses deux mains comme ça sur mes épaules, ça ne se fait pas non plus. On ne s'est plus rien dit. Juste on s'est souris. C’est beaucoup.