Mes enfants,

Il viendra des jours où vous tendrez vos yeux vers les miens comme on tend une coupe vers la pluie. Vous attendrez de moi un signe, un sourire, une parole qui vous dise que vous avez bien fait, que votre chemin est le bon, que votre rêve mérite de vivre. Je comprends cette attente, car moi aussi j’ai été enfant, moi aussi j’ai cherché dans le regard des grands une lampe pour éclairer ma petite nuit. Mais je voudrais vous apprendre, avec la douceur que donne l’amour et la gravité que donne le temps, que la lumière la plus fidèle ne vient pas toujours du dehors.

Dès la cour de récréation, le monde commence son étrange commerce. On y échange des billes, des goûters, des secrets, mais aussi des jugements. Un rire peut devenir une couronne, un silence peut devenir une blessure. On veut être choisi dans l’équipe, invité au jeu, reconnu par le groupe. On veut que son cartable, sa voix, ses gestes, sa manière de courir soient acceptés. Déjà, sans le savoir, l’enfant apprend à se mesurer aux yeux des autres. Il se demande s’il est assez drôle, assez fort, assez beau, assez pareil. Pourtant, celui qui passe toute sa vie à vouloir être assez pour les autres finit par devenir étranger à sa propre voix.

Puis viennent les années où le miroir grandit. Le corps change, la voix tremble, le cœur s’enflamme pour des présences qui passent dans un couloir comme des soleils rapides. On veut plaire, être compris, être préféré. Une parole reçue devient une loi secrète. Une indifférence semble une condamnation. Mais aucune adolescence ne devrait être une prison bâtie par l’opinion des autres. Elle devrait être un jardin sauvage, parfois désordonné, où l’on apprend à reconnaître sa propre saison.

Plus tard, vous entrerez dans le vaste théâtre des adultes. On vous demandera des résultats, des titres, des preuves. On vous dira qu’une vie réussie se voit à la taille d’une maison, au poids d’un compte, au rang que l’on occupe parmi les hommes. Vous croiserez des bureaux où l’on sourit sans joie, des tables où chacun parle pour être entendu, des villes où les fenêtres sont nombreuses mais les âmes parfois fermées. Là encore, vous serez tentés de demander au monde la permission d’exister. Ne la demandez pas. Le monde est un juge distrait. Il applaudit aujourd’hui ce qu’il oublie demain.

Dans l’amour aussi, ne confondez jamais être aimé et être autorisé. Celui ou celle qui vous aime vraiment ne devient pas votre ciel entier. Il marche près de vous, il ne vous remplace pas. Si vous donnez à l’autre le pouvoir de décider de votre valeur, vous lui remettrez une charge trop lourde. Aimez avec grandeur, avec fidélité, avec présence, mais gardez en vous un sanctuaire que nul ne doit gouverner.

Un jour, certains d’entre vous deviendront parents. Alors vous comprendrez que l’on peut aimer un être plus que sa propre paix. Vous verrez un enfant trébucher et votre cœur tombera avec lui. Vous le verrez sourire et le monde redeviendra neuf. Mais gardez cela en mémoire. Vos enfants ne seront pas là pour confirmer votre valeur. Ils ne seront ni vos trophées, ni vos prolongements, ni vos réparations. Ils seront des voyageurs confiés quelque temps à votre maison. Vous leur donnerez du pain, un abri, des mots, une mémoire, puis vous leur laisserez l’espace de leur propre ciel.

Et moi, votre père, je vous parle ainsi parce que je ne veux pas devenir votre tribunal. Je ne veux pas que mon regard soit une porte fermée devant laquelle vous attendriez toute votre vie. Quand vous venez me parler de vos projets, de vos idées, de vos élans, ce qui me rend heureux n’est pas de vous approuver comme on appose un sceau sur un papier. Ce qui me rend heureux, c’est votre flamme. C’est cette voix qui s’élève quand vous parlez de ce qui vous appelle. C’est de sentir que la vie en vous cherche sa forme.

Nos discussions ne sont pas une audience. Elles ne sont pas le face à face d’un juge et d’un demandeur. Elles sont une table simple, un soir calme, deux expériences qui se rencontrent. Je vous donne ce que j’ai vu, vous m’offrez ce que vous découvrez. Je vous raconte les routes, vous me montrez l’horizon. Il n’y a pas là de supérieur ni d’inférieur, seulement deux âmes qui se parlent, l’une plus ancienne, l’autre plus neuve, toutes deux inachevées devant le mystère.

Mes enfants, ne cherchez pas à plaire à tout prix. Cherchez à vous tenir droits. Ne cherchez pas à être validés. Cherchez à être vrais. Une vie ne devient pas grande parce que tous l’applaudissent, mais parce qu’elle demeure fidèle à sa source. Que votre axe soit en vous, non par orgueil, mais par paix. Et lorsque vous viendrez vers moi, venez non pour recevoir la permission d’être qui vous êtes, mais pour partager la beauté difficile de le devenir.