Il faut reconnaître une chose à l’humanité.

Nous avons un talent extraordinaire pour prendre des phénomènes parfaitement ordinaires et leur donner des noms tellement nobles qu’on finit par oublier ce qu’ils sont.

Prenons l’origine de chacun d’entre nous.

Dans les grandes cérémonies, tout commence par ces mots solennels :

« Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. »

Magnifique.

Trois mille ans de théologie.

Des cathédrales.

Des vitraux.

Des chants grégoriens.

Et pourtant, si l’on remonte suffisamment loin dans l’arbre généalogique, chacun de nous est le résultat d’un spermatozoïde qui a eu beaucoup de chance.

C’est tout.

Le plus grand miracle de votre existence est qu’un minuscule nageur microscopique n’a pas pris la mauvaise direction.

Imaginez le discours de motivation.

« Allez les gars ! Vous êtes deux cents millions ! Un seul aura le CDI ! »

À côté, le concours de médecine ressemble à une loterie de village.

Nous passons notre vie à développer notre estime personnelle alors que notre première victoire est purement statistique.

On ne devrait pas dire :

« Félicitations pour ton diplôme. »

On devrait dire :

« Bravo pour avoir gagné la plus improbable des courses avant même d’avoir un cerveau. »

C’est un CV assez court.

Compétences :

Sait nager.

Très motivé.

Ne respire pas.

Ne réfléchit pas.

Ne possède aucun plan B.

Et pourtant, nous voilà.

Ensuite commence la vie.

On construit des identités.

Des philosophies.

Des partis politiques.

Des religions.

Des comptes LinkedIn.

Des profils psychologiques avec seize types de personnalité.

Alors qu’au départ, nous étions simplement une cellule extrêmement pressée.

Je trouve cela profondément rassurant.

Les adultes se prennent très au sérieux.

Ils parlent d’héritage.

De transmission.

De lignées.

De dynasties.

Ils portent parfois leur nom comme si le destin de l’univers reposait dessus.

Alors que, soyons honnêtes, leur patronyme est arrivé jusqu’à eux grâce à une succession ininterrompue de rapports sexuels ayant, statistiquement, plutôt bien fonctionné.

Le fameux « nom du père ».

Il y a quelque chose de magnifique dans cette expression.

Parce qu’au fond, le nom est une invention.

Le sperme, lui, est beaucoup plus pragmatique.

Il ne connaît ni les titres, ni les diplômes, ni les décorations.

Il avance.

Il ne demande pas si vous êtes de gauche, de droite, végétarien, minimaliste ou adepte du développement personnel.

Il nage.

Une efficacité qui ferait rêver beaucoup de consultants.

D’ailleurs, si le sperme écrivait un livre de management, il tiendrait sur une seule page.

Objectif.

Direction.

Persévérance.

Pas de réunion.

Pas de PowerPoint.

Pas de séminaire en montagne.

Juste… avancer.

Et malgré tout cela, l’humain réussit encore à compliquer les choses.

Nous passons des années à chercher qui nous sommes.

Alors que notre première décision a été prise sans nous.

Nous héritons d’un nom.

D’une famille.

D’une langue.

D’une culture.

Puis nous passons quarante ans à essayer de savoir lesquelles de ces choses nous voulons vraiment garder.

Finalement, peut-être que la formule devrait être légèrement modernisée.

Non pas pour remplacer le Père, le Fils ou l’Esprit.

Mais pour rappeler un peu d’humilité.

Parce qu’avant les grandes idées, avant les grandes vérités, avant les grands discours, il y a eu une réalité infiniment plus modeste.

Une cellule.

Une autre cellule.

Et une quantité franchement excessive de candidats éliminés au premier tour.

Quand on y pense, notre existence repose sur une compétition tellement absurde qu’il devient difficile de prendre son ego complètement au sérieux.

Et c’est peut-être cela, le plus beau miracle.

Non pas que nous soyons arrivés jusque-là.

Mais qu’après un départ aussi improbable, certains trouvent encore le moyen de croire qu’ils sont le centre de l’univers.