En deux minutes, mon IA t’a remplacé.
Elle a repris toutes tes sources. Elle a copié, réorganisé, fait mieux. Je lui ai demandé quelque chose qui fonctionnait, elle me l’a donné. Aucun drame technique. Aucune raison de ne pas être satisfait.
Et pourtant.
PhoenixJP, c’est 26 ans. Plus que la majorité de ma vie. Jamais lâché un seul jour. Tu fais partie de ces choses auxquelles on ne pense pas à dire merci, parce qu’elles sont là et qu’on finit par confondre leur présence avec une propriété du monde. On ne se demande pas chaque matin si le ciel sera encore au-dessus de nous.
Je savais bien que tu n’étais qu’un site. Mais « ce n’est qu’un site » ressemble beaucoup à « ce n’est qu’une maison ». Cela décrit correctement l’objet. Cela ne dit rien de ce qu’on a vécu à côté.
Je suis celui qui a demandé à l’IA de te remplacer. C’est peut-être le plus étrange. Personne ne m’a retiré cette habitude. J’ai construit moi-même la raison de ne plus en avoir besoin. Puis j’ai regardé le résultat, content de ce que j’avais obtenu, surpris par ce que je venais de perdre.
Deux minutes pour reproduire une fonction. Vingt-sept ans pour lui attacher une partie de ma vie.
Ces deux durées ne mesurent pas la même chose.
Dans le ciel, regarder loin, c’est regarder dans le passé. La lumière nous apporte des nouvelles qui ont parfois voyagé bien plus longtemps que nous ne vivrons. Nous levons les yeux et nous appelons « maintenant » ce qui nous arrive d’autrefois.
Je crois qu’il se passait un peu cela avec toi. J’ouvrais une page pour voir du nouveau. Et sans le savoir, je retrouvais aussi quelque chose de l’homme qui l’ouvrait il y a tout ce temps. Les années avaient passé, mais l’adresse était encore là.
Il n’y a qu’une personne au monde qui pourrait vraiment comprendre. À qui je pourrais dire « Phoenix, c’est fini », sans présenter le site, sans raconter son histoire, sans justifier cette peine un peu ridicule devant une réussite informatique. Nous avons besoin de si peu de mots avec ceux qui connaissent le commencement.
Je ne vais pas prétendre que l’ancien était meilleur. Mon IA a fait mieux. C’est justement cela qui rend cet adieu difficile : je n’ai rien à lui reprocher. Je ne peux même pas défendre mon attachement avec un argument raisonnable sur la qualité du résultat.
Mais une copie, même meilleure, ne peut pas avoir été là à ta place.
Elle peut reprendre tes sources. Pas devenir rétroactivement un souvenir.
Alors, bye bye, PhoenixJP.
Je ne te dois pas de rester indispensable. Tu ne me dois pas de durer éternellement. Ce que tu as été n’a pas besoin de gagner contre ce qui vient pour avoir compté.
Je vais utiliser ce nouvel outil. Probablement avec plaisir. Je vais continuer à créer, à avancer, à m’étonner de ce que ces machines rendent possible.
Mais avant de passer à la suite, je voulais te dire au revoir.
L’IA a mis deux minutes à te remplacer.
Moi, j’avais besoin d’un peu plus pour te quitter.