Deux maisons bordent le parc. Entre elles, un espace de jeu. Un espace de vie où mes enfants alternent, portant leurs jours d’une rive à l’autre. La lumière quitte une fenêtre et demeure sur l’autre. Dans les allées, leurs pas poursuivent un chemin que ma peine apprend à suivre. Parfois, leur rire arrive avant eux, comme une lumière sous une porte.

Nous avons sauvé du feu ce que nos bras pouvaient porter. Quelques gestes, des habitudes, la douceur de reconnaître un sommeil. Et ces êtres dont le cœur battait contre le nôtre pendant que tout changeait de forme. Depuis, une poussière s’étale dans les herbes et les arbres du parc. Elle voyage avec le pollen. Elle se pose sur les bancs, sur les épaules du printemps, dans les plis de cette vie qui continue.

Un phénix dort sur le parc entier. Il a posé sa tête parmi les grands arbres et déployé ses ailes jusqu’aux deux maisons. Son corps épouse les pelouses, les sentiers, les endroits où les enfants s’arrêtent pour regarder une fourmi. Il respire avec cette lenteur des choses immenses qui ont traversé le feu. Parfois, un frémissement parcourt les feuilles. Une plume glisse dans l’air du soir. Je sens sous mes pieds la profondeur de son sommeil.

Mes enfants jouent sur sa poitrine. Ils courent entre ses plumes, inventent des royaumes dans les buissons, reviennent me confier un caillou dont ils attendent que je comprenne la beauté. Je le prends. Dans ma main, il trouve sa place auprès de tout ce que je croyais devoir retenir. Quelques cendres tombent entre mes doigts. La petite pierre est tiède. Mon enfant a couru longtemps en la serrant.

Il y a des jours où je les accompagne jusqu’à l’autre bord. Leurs doigts se desserrent avant que les miens soient prêts. Je les regarde avancer, et quelque chose en moi s’étire à travers toute la verdure, jusqu’à la porte qui s’ouvre pour eux. Le parc devient immense. Chaque arbre semble retenir une part de leur passage. Je reste là, tandis que le soir descend lentement dans l’espace laissé autour de moi.

Puis vient le jour de leur retour. Le même chemin se soulève sous leurs pas. Leurs voix approchent, se mêlent, montent ensemble, et je sens combien mon cœur peut contenir lorsque la joie y entre avec tout ce qui lui a manqué. Ils sont là. Je reconnais leur souffle, leur chaleur, cette façon de me retrouver en poursuivant une histoire commencée ailleurs. Les arbres bruissent jusque dans les profondeurs du parc.

Le phénix dort encore. Ses ailes rejoignent nos deux seuils, et le vent passe doucement dans son plumage. Je marche avec mes enfants à travers cette étendue vivante où la poussière de notre feu se mêle à la terre. Leurs ombres s’allongent auprès de la mienne. Bientôt, il faudra rentrer. Pour quelques instants encore, je les laisse courir dans la lumière qui demeure, tandis que sous toute l’herbe, sous tous les arbres, le grand cœur endormi continue de battre.