Il existe une forme paresseuse du pluralisme religieux qui consiste à prétendre que toutes les religions disent la même chose. Elles ne le disent pas. Le christianisme affirme l’Incarnation, que l’islam récuse. Le bouddhisme n’a pas besoin d’un Dieu créateur. Le jaïnisme affirme l’existence d’âmes permanentes, tandis que le bouddhisme conteste précisément l’existence d’un soi permanent. Certaines écoles hindoues pensent l’unité de l’âme et de l’Absolu, tandis que d’autres maintiennent leur distinction. Ces propositions ne sont pas différentes traductions d’une doctrine unique. Elles sont réellement incompatibles.
Un pluralisme rigoureux doit donc préserver les différences au lieu de les dissoudre. Son unité se situe ailleurs. Les religions ne donnent pas la même réponse, mais elles rencontrent les mêmes questions humaines. Que faire de la souffrance, de la mort, de la violence, du désir, de l’injustice, de l’inconnu et de notre besoin de vivre ensemble sans nous détruire ?
C’est là qu’apparaît le voile du mystère.
Le mystère comme limite
Le voile du mystère commence exactement là où s’arrête la dernière inférence justifiée. Il ne désigne ni une brume destinée à protéger les croyances, ni une ignorance que l’on aurait rendue sacrée. Il marque le périmètre de notre honnêteté intellectuelle.
Il faut distinguer trois plans.
Le fait est ce qui peut être observé, documenté, confronté et révisé. Le sens est l’interprétation par laquelle nous organisons les faits en récit, en symbole et en orientation. Le mystère est ce qui demeure indécidable lorsque les faits ont été établis et les interprétations distinguées.
Une expérience intérieure peut ainsi être absolument vraie comme expérience sans devenir une preuve universelle. Je peux avoir éprouvé une présence, une unité ou un appel. La science peut étudier mon récit, ses corrélats cérébraux et ses conséquences psychologiques. Elle ne peut pas conclure, à partir de cette seule expérience, que l’objet métaphysique auquel je l’attribue existe nécessairement.
Tout différend contient alors un mystère, mais pas toujours un mystère métaphysique. Lorsque deux personnes s’opposent, elles peuvent disposer de faits différents, employer les mêmes mots dans des sens différents, partir de valeurs incompatibles, protéger une identité blessée ou tenter de résoudre une question que les preuves disponibles ne permettent pas de trancher. Parfois l’une des deux se trompe simplement. Pourtant, tant que nous ne comprenons pas comment deux esprits ont produit deux mondes incompatibles à partir du même réel, il demeure au moins un mystère d’accès.
Lorsque le différend persiste entre des personnes informées, sincères et comparables dans leur accès aux preuves, il ne démontre pas l’existence d’une transcendance. Il révèle une sous détermination de la croyance par les données communes. La réponse rationnelle n’est pas nécessairement l’abandon de toute conviction. Elle est une réduction de la prétention à l’infaillibilité et une obligation d’examen. C’est le cœur du problème du désaccord entre pairs décrit par la Stanford Encyclopedia of Philosophy.
Le pluralisme du mystère ne dit donc pas que toutes les croyances sont vraies. Il dit qu’aucune croyance ne peut transformer l’absence de preuve décisive en preuve de sa propre totalité.
Ce qui traverse les traditions
Aucune synthèse ne peut reprendre littéralement toutes les religions. Elles sont trop nombreuses, et chacune contient des divergences internes considérables. On peut cependant examiner les principales familles sans les réduire les unes aux autres.
Dans le judaïsme, la justice, la fidélité, l’amour du prochain et de l’étranger, la responsabilité et l’humilité accompagnent une tradition de théologie négative, notamment chez Maïmonide, pour qui l’essence divine échappe à nos affirmations ordinaires.
Les christianismes placent au centre l’agapè, la miséricorde, le pardon, l’accueil du faible et parfois l’amour de l’ennemi. Leur tradition apophatique affirme que Dieu dépasse tous les noms qui lui sont attribués. Cela ne supprime ni l’Incarnation, ni la Croix, ni leurs conceptions particulières du salut.
L’islam articule l’unicité divine, la justice, la compassion, l’aumône, la maîtrise de la colère et la protection de l’étranger. Le principe de tanzīh affirme l’incomparabilité de Dieu. Le Coran demande la justice même envers ceux que l’on déteste, mais l’islam maintient également des affirmations propres sur la révélation et la prophétie.
Les traditions hindoues réunissent des conceptions très différentes autour du dharma, de la vérité, de la générosité, de la discipline du désir et de la libération. La formule neti neti, ni ceci ni cela, exprime dans certaines écoles l’impossibilité d’enfermer Brahman dans une propriété particulière.
Les bouddhismes partent moins d’une théorie de Dieu que du constat de la souffrance, de l’impermanence et de l’attachement. Ils proposent une discipline de l’attention, de la compassion et du détachement. Le silence du Bouddha devant certaines questions métaphysiques n’est pas l’aveu d’un Dieu caché. Il signifie que certaines spéculations ne contribuent pas à la libération de la souffrance. La philosophie morale bouddhique constitue donc une voie complète sans devoir adopter le vocabulaire théiste.
Le jaïnisme porte la non violence à un degré exceptionnel et développe l’anekāntavāda, l’idée que le réel possède de multiples aspects et que toute proposition humaine dépend d’un point de vue. Ce n’est pas un relativisme où toutes les affirmations seraient vraies. C’est une discipline de la partialité du regard, particulièrement proche du voile du mystère. La philosophie jaïne permet à plusieurs perspectives de contribuer à une compréhension plus vaste sans effacer leurs contradictions.
Le sikhisme associe l’unité divine, le travail honnête, le partage, le service, l’égalité spirituelle et la défense du faible. Le repas communautaire ouvert à tous rend l’égalité concrète plutôt que seulement déclarée.
Les confucianismes privilégient la qualité des relations, la réciprocité, la fiabilité, la culture de soi et la force civilisatrice du rite. Confucius manifeste également une retenue méthodique devant ce qu’il ne sait pas. Les daoïsmes mettent davantage l’accent sur la souplesse, la simplicité, la compassion et la non domination. Le Dao qui peut être entièrement nommé n’est déjà plus le Dao constant. Le langage découpe ce que le réel maintient en mouvement. Ces deux traditions ne disent pas la même chose, comme le montrent les synthèses consacrées à Confucius et au daoïsme.
Le zoroastrisme organise la responsabilité humaine autour de la vérité, du choix et de la lutte contre le mensonge. La foi bahá’íe formule de manière explicite l’unité de l’humanité et la révélation progressive, tout en conservant ses propres convictions religieuses.
Les religions autochtones, ancestrales et dites animistes ne constituent surtout pas une religion unique. Beaucoup pensent néanmoins l’être humain à l’intérieur d’un réseau d’obligations envers la terre, les ancêtres, les animaux et les êtres non humains. Le mystère n’y est pas nécessairement un Absolu abstrait. Il est souvent une relation locale avec un monde vivant que l’être humain ne possède pas.
La convergence réelle n’est donc pas un credo commun. C’est un ensemble de fonctions récurrentes : décentrer l’ego, limiter le tort, discipliner l’impulsion, produire de la confiance, protéger le groupe, transmettre des normes, réparer les liens, accueillir la finitude et donner une forme partageable à l’inconnu.
Ce que montrent les études
PubMed peut étudier les conséquences psychologiques et sociales des croyances. Il ne peut pas déterminer ce qui existe derrière le voile. PubMed est un index scientifique, pas un tribunal métaphysique.
Une analyse anthropologique de 3 460 passages ethnographiques provenant de 603 sources et de 60 sociétés a retrouvé sept formes de coopération jugées positivement lorsqu’elles étaient documentées : aider sa famille, aider son groupe, rendre les bienfaits, faire preuve de courage, respecter certaines autorités, partager équitablement les ressources contestées et respecter la possession antérieure. Les auteurs parlent prudemment de candidats à l’universalité morale. Cette étude ne démontre pas une morale naturelle complète, et certains de ses critères peuvent entrer en conflit avec nos conceptions modernes de l’égalité. Elle montre néanmoins que les sociétés humaines rencontrent des problèmes coopératifs récurrents et élaborent des réponses comparables. Curry et al., 2019.
La religion paraît capable d’élargir le cercle de coopération, mais pas automatiquement jusqu’à l’humanité entière. Dans huit sociétés, auprès de 591 personnes et à travers 35 400 décisions, la représentation de dieux informés et punisseurs prédisait davantage de partage avec des coreligionnaires géographiquement éloignés. PMID 26863190. Une seconde recherche menée auprès de 2 228 participants dans quinze sociétés a retrouvé moins de favoritisme local et davantage de partage avec des coreligionnaires éloignés. Les effets envers les personnes appartenant à une autre religion variaient fortement selon les lieux. PMID 30836871.
La religion fonctionne donc souvent comme un amplificateur social. Elle peut étendre la coopération au delà de la famille immédiate, mais elle peut également épaissir la frontière du groupe.
Les expériences d’amorçage religieux illustrent bien la fragilité du phénomène. Une méta analyse de 93 études et 11 653 participants trouvait un effet global sur les comportements prosociaux, principalement chez les croyants. PMID 25673322. Pourtant, une réplication préenregistrée auprès de 650 personnes n’a retrouvé aucun effet significatif. PMID 26168038. Deux expériences ultérieures ont également soutenu l’absence d’effet des amorces implicites, avec seulement un petit effet des messages explicites chez les participants religieux. PMID 30224974.
À l’inverse, une méta analyse de 44 expériences et 11 330 participants trouve qu’activer des représentations religieuses augmente très légèrement les préjugés envers certains groupes, avec un effet moyen de seulement (r=0,06). PMID 36420670. Une autre méta analyse montre que la forte identification au groupe religieux peut accompagner la dévalorisation raciale du hors groupe. PMID 20018983.
La conclusion scientifique n’est donc ni que la religion rend bon, ni qu’elle rend mauvais. Elle rend certaines normes plus présentes, certains liens plus solides et certaines frontières plus saillantes. La question décisive devient alors celle ci : jusqu’où s’étend le cercle des êtres auxquels la doctrine reconnaît une dignité ?
L’humilité intellectuelle semble constituer un modérateur précieux. Dans quatre études, elle était associée à davantage de curiosité, d’ouverture, de tolérance à l’ambiguïté, de sensibilité à la qualité des arguments et à moins de dogmatisme. Les participants les plus humbles étaient moins certains de détenir la vérité religieuse et jugeaient moins les personnes à partir de leurs croyances. PMID 28903672. Parmi 196 pasteurs chrétiens, l’humilité intellectuelle religieuse prédisait davantage de tolérance, même après contrôle du conservatisme et de l’engagement religieux. Hook et al., 2017. Dans 174 dyades discutant de sujets religieux et moraux conflictuels, la perception de l’humilité de l’interlocuteur prédisait davantage de confiance et de proximité. Rodriguez et al., 2019.
Le simple voisinage ne suffit pourtant pas. Une méta analyse de 515 études montre que le contact entre groupes réduit généralement les préjugés, surtout lorsque les conditions de la rencontre favorisent une relation réelle. PMID 16737372. Une étude menée auprès d’étudiants chrétiens et musulmans en Indonésie et aux Philippines précise que les amitiés interreligieuses réduisent les attitudes négatives, tandis que les contacts superficiels peuvent les aggraver dans les contextes de menace. PMID 28202159.
Enfin, l’émerveillement pourrait fournir un équivalent psychologique du voile. Dans cinq études réunissant 2 078 participants, il réduisait momentanément la centralité du moi et favorisait générosité, aide et décisions éthiques. PMID 25984788. Cela ne prouve aucune transcendance. Cela montre qu’une expérience de vastitude peut modifier la place que l’individu s’attribue dans le monde.
La proposition qui en ressort peut être formulée ainsi :
La variable féconde n’est peut être pas la certitude religieuse, mais la manière de vivre ce qui demeure inconnu. Quand le mystère produit humilité, discipline, compassion et élargissement du cercle moral, il devient civilisateur. Quand il est converti en certitude absolue, en privilège du groupe ou en droit de domination, il devient dangereux.
Dix nouveaux commandements
Ces commandements ne sont pas scientifiquement démontrés. La science ne peut pas transformer seule un résultat statistique en devoir. Ils reposent sur des axiomes déclarés : la dignité des consciences, la réduction de la souffrance évitable, la liberté de conscience, la recherche de vérité et la protection du vulnérable. Les études permettent ensuite d’évaluer quelles attitudes servent réellement ces principes.
Tu ne confondras pas ta carte du réel avec le Réel. Toute religion, toute philosophie et toute théorie scientifique construit une représentation. Une carte peut être précise, féconde et même vitale sans contenir la totalité du territoire. Le premier idolâtre est celui qui ne voit plus la différence entre son symbole et ce qu’il désigne.
Tu proportionneras ta certitude à la force de tes preuves et chercheras loyalement ce qui pourrait te donner tort. L’humilité intellectuelle n’est pas l’indécision. Elle consiste à tenir une conviction avec exactement la force autorisée par les données. Une croyance qui ne cherche que sa confirmation cesse d’être une recherche. Elle devient une défense de l’identité.
Tu feras du différend une enquête avant d’en faire un combat. Avant de déclarer l’autre aveugle ou mauvais, tu rechercheras ce qui diffère dans les faits, les mots, les expériences, les valeurs, les intérêts et les blessures. Tout différend ne cache pas une vérité métaphysique, mais tout différend contient une information sur les limites possibles de ton regard.
Tu laisseras toute conscience croire, douter, changer de voie ou n’en suivre aucune. Une foi imposée n’est plus une relation au mystère. Elle devient une obéissance à celui qui parle en son nom. La liberté religieuse doit donc comprendre la liberté de conversion, de réinterprétation, de doute et de non croyance.
Tu accorderas à chaque conscience la profondeur que tu réclames pour la tienne. Autrui n’est jamais réductible à son opinion, à son groupe, à son erreur ou à son utilité. Les différentes formes de la règle de réciprocité rencontrées dans de nombreuses traditions commencent ici, dans la reconnaissance que l’autre est lui aussi le centre d’un monde intérieur.
Tu étendras la réciprocité au delà de ton clan et protégeras celui qui ne peut rien te rendre. Aider les siens est naturel et largement valorisé. La véritable épreuve morale commence avec l’étranger, l’adversaire, l’enfant, le faible et celui dont aucune récompense ne peut être attendue. Une morale qui ne fonctionne qu’à l’intérieur du groupe n’est pas encore universelle.
Tu éprouveras toute doctrine à ses preuves lorsqu’elle décrit le monde et à ses fruits lorsqu’elle gouverne les vivants. Une affirmation sur la matière, la maladie, l’histoire ou la nature humaine doit répondre aux faits. Une règle imposée aux personnes doit répondre de ses conséquences sur leur dignité, leur liberté, leur sécurité et leur capacité à vivre. Une origine proclamée divine n’abolit aucune de ces responsabilités.
Tu disciplineras colère, avidité, peur et désir de domination avant de prétendre guider autrui. Les traditions divergent sur le salut, mais presque toutes ont compris qu’un être humain gouverné par ses impulsions finit par appeler vérité ce qui satisfait son désir. La première autorité morale s’exerce donc sur soi. Elle ne donne jamais un droit de possession sur les autres.
Tu feras communauté par le soin, le rite et la réparation, jamais par la fabrication d’un ennemi. Les rites partagés peuvent créer du soutien et densifier les liens sociaux. Une étude de réseau menée dans un village du sud de l’Inde l’a observé autour de pratiques religieuses collectives. PMID 29794040. Mais toute communauté est tentée de consolider son unité par l’exclusion. Elle devra donc juger sa santé à sa capacité d’accueillir le désaccord sans avoir besoin d’un hérétique à sacrifier.
Tu laisseras au réel le droit de dépasser tes mots, sans jamais faire du mystère un alibi contre les faits ou contre les victimes. Le voile protège l’inconnu contre notre prétention à le posséder. Il ne protège ni le mensonge, ni l’abus, ni la violence. Aucun nom de Dieu, aucune théorie, aucun texte et aucune absence de Dieu ne doit pouvoir fermer définitivement ce que l’existence maintient ouvert.
Ces dix commandements forment moins une nouvelle religion qu’une constitution minimale pour permettre aux religions, aux philosophies et aux incroyances de partager le même monde. Les trois premiers règlent la connaissance. Les six suivants règlent la relation. Le dernier conserve le voile.
De ce voile naît une autre crainte de Dieu. Non la terreur d’un surveillant céleste, mais la crainte de se prendre soi même pour Dieu. La peur de donner à une vérité partielle une autorité totale. La peur de transformer une expérience intérieure en loi pour tous. La peur de blesser un être humain au nom de ce que l’on prétend savoir de l’invisible.
Le mystère ne prouve pas que toutes les doctrines sont vraies. Il interdit seulement à l’une d’elles de se prendre pour la totalité du vrai.