Il n’y a personne au bout de ces phrases. Aucune femme à faire revenir. Aucun juge à convaincre. Aucun enfant à rallier à ma version. Aucun lecteur dont je voudrais provoquer les larmes pour qu’il me trouve plus innocent, plus profond ou plus aimable. Pour une fois, les mots ne partent nulle part. Ils restent ici, avec moi.

J’ai passé une grande partie de ma vie à constituer le dossier de ma propre existence. Des dates, des phrases, des gestes, des contradictions. J’ai cherché la formulation capable de remettre chaque chose à sa place. Je croyais que si j’expliquais assez bien, la vérité finirait par me rendre ce qui avait été perdu. Mon nom. Ma famille. Mon histoire. Mon visage dans les yeux des autres. De ma mère à mon rôle de père, je croyais surtout qu’une vérité parfaitement formulée pouvait empêcher un homme de devenir fou.

Une part de moi voulait comprendre. Une autre voulait gagner.

Je ne voulais pas seulement que l’on reconnaisse ma souffrance. Je voulais qu’elle prouve ma bonté. Je voulais que les fautes des autres s’accumulent jusqu’à devenir les preuves irréfutables de mon innocence. J’attendais que quelqu’un prononce enfin la phrase qui aurait semblé pouvoir tout réparer : tu n’étais pas le problème. Tu ne l’étais pas lorsque ta mère te disait : « Maudite soit l’heure où tu es né. » Tu ne l’étais pas lorsqu’elle abandonnait cette phrase en toi sans jamais revenir la retirer par une excuse. Tu ne l’étais pas lorsque ton épouse t’accusait d’être un monstre. Tu ne l’étais pas lorsque même un patrimoine en millions ne suffisait toujours pas à produire le sentiment d’avoir assez. Tu ne l’étais pas lorsque ton propre fils te disait : « Tu n’es pas mon père. » Je voulais entendre cette phrase pour chacune de ces blessures, avec une autorité assez grande pour traverser les années et faire taire toutes les voix qui m’avaient appris à me soupçonner. Je ne savais pas encore que je pouvais ne pas avoir été le problème dans ces instants sans devoir me déclarer innocent de toute l’histoire. Et qu’en demandant aux autres de m’acquitter, je leur laissais encore le pouvoir de me condamner.

Cette phrase ne viendra pas. Et même si elle venait, elle ne me rendrait rien.

Il y eut de véritables injustices. Il y eut des mensonges, des trahisons, des silences qui ont fait plus de bruit que des cris. Il y eut des choses prises, retournées contre moi, racontées autrement. Je n’ai pas inventé tout ce qui m’a blessé pour me donner le beau rôle.

Mais il y eut aussi moi.

Moi avec mon intelligence utilisée comme une lampe et comme un scalpel. Moi capable de voir les incohérences des autres avec une précision redoutable, beaucoup moins habile lorsqu’il fallait regarder les miennes sans immédiatement les expliquer. Moi qui voulais être compris jusque dans mes profondeurs, mais qui n’ai pas toujours cherché à comprendre avec la même patience ceux qui me faisaient mal.

J’ai parfois appelé vérité ce qui était aussi mon besoin d’avoir raison. J’ai parfois appelé amour mon refus d’accepter une fin. J’ai appelé courage certaines de mes fuites en avant. J’ai appelé liberté mon refus d’être amputé, même lorsque cette liberté demandait aux autres de supporter mes vertiges. J’ai cru que connaître les causes de mes actes pouvait en diminuer les conséquences. Comme si la peur derrière ma colère rendait la colère moins lourde à recevoir. Comme si le fait d’avoir aimé rendait impossible le fait d’avoir blessé.

J’ai été blessé. J’ai aussi été blessant.

J’ai été abandonné à certains endroits. J’en ai déserté d’autres.

J’ai dit la vérité. J’ai aussi disposé la vérité de manière à produire l’effet dont j’avais besoin.

Je n’ai pas toujours manipulé en mentant. J’ai parfois manipulé avec ma peine, mon urgence, mon intelligence, ma capacité à trouver la phrase qui enferme l’autre dans une conclusion. Je savais rendre ma douleur si précise qu’elle devenait presque impossible à contester. Je savais construire un récit dans lequel chacun finissait par occuper la place que je lui avais préparée. Le récit pouvait être sincère et pourtant orienté. La sincérité n’empêche pas la manipulation. Elle peut même lui donner une force terrible.

Mon intelligence n’a jamais été une preuve d’innocence.

Elle m’a permis de relier mille choses, de comprendre vite, d’imaginer des futurs que personne ne voyait encore. Elle m’a aussi permis de fabriquer des labyrinthes si cohérents que je pouvais m’y perdre en croyant avancer. Mon cerveau ouvrait mille chemins, puis souffrait d’en abandonner neuf cent quatre vingt dix neuf. J’ai vécu chaque choix comme la mort de toutes les vies que je ne vivrais pas. À force de vouloir ne rien perdre, j’ai parfois perdu le présent.

Je n’ai jamais su vivre à moitié. Il me fallait les idées, le sexe, les projets, les révélations, les nuits qui déplacent les murs, les substances qui ouvrent des portes, les amours qui donnent l’impression que toute la vie converge enfin vers un seul point. J’ai cherché l’intensité parce qu’elle me faisait me sentir vivant. Je l’ai aussi cherchée parce que le calme me laissait seul avec un vide que je ne savais pas habiter.

Je ne regrette pas tout. Ce serait encore mentir.

Certaines transgressions m’ont révélé à moi. Certaines expériences ont agrandi mon regard. Certains excès m’ont coûté davantage qu’ils ne m’ont donné. Certaines libertés étaient de véritables libertés. D’autres n’étaient que des compulsions auxquelles j’avais offert un vocabulaire plus noble. Je peux reconnaître la beauté sans nier les dégâts. Je peux reconnaître les dégâts sans salir toute la beauté.

J’ai longtemps cherché une femme qui réunirait toutes les pièces. La tendresse et la transgression. La sécurité et le vertige. La compréhension de mon passé et l’appétit de mon avenir. Une femme qui ne serait effrayée ni par mon cerveau qui calcule, ni par mon cœur qui déborde, ni par mon sexe qui refuse de mentir, ni par cette faim de franchir les limites visibles. Je pensais chercher une compatibilité rare. En vérité, je demandais parfois à quelqu’un d’autre de réconcilier les parties de moi que je maintenais en guerre.

Je voulais être accueilli tout entier sans savoir encore me contenir tout entier.

J’ai aimé. Je ne vais pas diminuer ce mot pour rendre la suite plus logique. J’ai aimé avec ce que j’avais, avec ma grandeur et mes manques, mon corps, ma peur, mes promesses, mes exigences et mon désir sincère de construire. Près de deux décennies ne deviennent pas fausses parce qu’elles se sont terminées dans la douleur. Un mariage n’est pas rétrospectivement annulé par son divorce. Il y eut une maison, des habitudes, des projets, des corps qui se connaissaient, des matins ordinaires et trois enfants qui ne sont pas nés d’une illusion.

Puis il y eut la guerre.

Je pourrais encore établir les responsabilités, aligner les faits, rappeler ce qui m’a été fait, ce qui a été dit, ce qui m’a été pris. Tout cela existe. Mais je ne veux plus transformer chaque souvenir en pièce à conviction. J’ai fait du mal. On m’en a fait. Nous avons parfois préféré gagner une scène plutôt que sauver ce qui restait du lien. Nous avons porté nos blessures comme des preuves et demandé aux mêmes événements de démontrer deux vérités incompatibles.

J’ai attendu qu’un verdict définitif sépare enfin le monstre de la victime.

Ce verdict ne viendra pas.

Mes enfants ne seront pas le tribunal de remplacement. Ils ne sont ni les preuves que j’ai bien aimé, ni les témoins chargés de certifier ma souffrance. J’ai voulu les protéger. Il m’est aussi arrivé de leur faire porter des choses qu’ils n’auraient pas dû avoir à comprendre. J’ai parfois eu besoin de leur regard pour ne pas devenir fou dans le mien. Même sans leur demander de choisir, j’ai pu espérer qu’ils voient. Qu’ils sachent. Qu’ils reconnaissent qui j’étais.

Je veux leur rendre ce poids.

Ils ont le droit de m’aimer sans tout comprendre. Ils ont le droit de m’en vouloir sans me détruire. Ils ont le droit d’aimer leur mère sans que cela ne retire quoi que ce soit à ce que je suis pour eux. Ils ont le droit de ne jamais raconter notre histoire comme moi. Leur amour ne doit plus servir ma défense. Ce que je leur dois désormais, ce n’est pas une version parfaite du passé. C’est un père qui ne vit plus en appel.

La baguette magique du tout petit ne me demandait pas de remettre le monde d’avant debout. Elle disait seulement la peine d’un enfant qui aurait voulu ne rien perdre. Je peux l’entendre sans en faire une mission.

Le baiser posé sur ma tête par le plus grand lorsque mes yeux ne parvenaient plus à lire n’était pas un verdict en ma faveur. C’était un fils voyant son père fragile et l’aimant exactement à cet endroit. Je n’ai besoin d’en tirer aucune autre conclusion.

Il y a aussi ma honte.

Elle a longtemps porté le visage des autres. Je la repérais dans leurs incohérences, leurs lâchetés, leurs silences et leurs trahisons. Je voyais juste, souvent. Mais je regardais avec une intensité qui me dispensait parfois de voir ce qui, en moi, avait participé au désastre. J’ai voulu que certains portent plus lourd que leur part parce que je ne savais pas encore porter la mienne sans m’effondrer.

Je peux la porter maintenant.

Pas comme une condamnation. Comme un poids réel, limité, humain. Je ne suis pas tout ce que j’ai fait de pire. Je ne suis pas davantage tout ce que j’ai pensé de plus beau. Je suis celui qui a fait les deux. Celui qui a pu être tendre et envahissant, généreux et exigeant, courageux et terrifié, lucide et aveugle. Celui qui voulait sauver tout le monde alors qu’il cherchait souvent quelqu’un pour le sauver.

Et puis j’ai écrit.

Écrire m’a gardé vivant. Certaines nuits, une phrase était ma seule manière de respirer. J’ai construit des chambres avec des mots lorsque je n’avais plus d’endroit intérieur où dormir. J’ai transformé la douleur en pensée pour qu’elle ne reste pas une masse informe dans mon corps. Cela m’a sauvé.

Mais l’écriture a également été mon tribunal, ma scène et parfois mon arme. J’ai poli certaines blessures jusqu’à ce qu’elles deviennent trop belles pour être refusées. J’ai écrit des lettres qui avaient la forme de l’amour et l’architecture d’une accusation. Je croyais tendre la main alors que j’attendais un aveu. Chaque texte appelait secrètement un témoin. Quelqu’un devait enfin voir. Quelqu’un devait enfin comprendre pourquoi j’avais eu si mal.

Même ce texte pourrait devenir une mise en scène. Je sais trop bien séduire pour prétendre à une nudité parfaite. L’authenticité n’est pas l’absence de forme. Elle commence lorsque je cesse d’utiliser la forme pour voler une conclusion.

Je ne veux pas devenir haineux. Non parce que je serais trop bon pour la haine. Je sais exactement comme elle peut être séduisante. Elle simplifie tout. Elle distribue les rôles, ferme les questions et donne une direction à chaque matin. Elle transforme la perte en mission. J’aurais pu y bâtir une identité entière et l’appeler dignité.

Mais mes enfants auraient dû la respirer.

Ils l’auraient entendue dans mes silences, dans mes mâchoires serrées, dans la manière de prononcer certains noms. Ils auraient appris que l’amour finit toujours par empoisonner celui qui le perd. Je refuse de leur transmettre cette conclusion.

Je ne pardonne pas tout. Je ne nie rien. Certaines choses resteront injustes. Certaines absences ne deviendront pas acceptables simplement parce que le temps passe. Certains dégâts ne seront pas réparés. Mais je ne veux plus consacrer ma vie à obtenir du passé qu’il reconnaisse son crime. Le passé ne comparaîtra pas. Il ne me remboursera aucune nuit.

Je n’ai plus besoin d’être innocent pour continuer.

Je peux avoir été blessé sans être pur. Je peux avoir commis des erreurs sans être mauvais. Je peux avoir aimé quelqu’un et lui avoir fait du mal. Je peux avoir reçu de l’amour et ne pas avoir su le laisser être simple. Je peux accepter tout cela sans choisir une seule version de moi pour condamner toutes les autres.

Je rends maintenant au mystère ce que je ne saurai jamais. Je ne connaîtrai pas toutes les intentions. Je ne comprendrai pas parfaitement où l’amour s’est arrêté, où la peur a commencé, qui aurait pu sauver quoi. Connaître mes limites, c’est cesser d’arracher le voile. L’avenir caché n’est pas une punition. Il est ce qui me permet enfin d’habiter le seul chemin qui existe sous mes pieds.

Ce chapitre ne se ferme pas parce que tout est résolu. Il se ferme parce que je cesse de demander au passé la phrase qui me libérera. Je libère ceux qui ne me comprendront jamais de l’obligation de me comprendre. Je me libère de l’obligation de les y contraindre. Je garde les faits. Je garde les blessures. Je garde aussi ce qui fut beau. Rien n’a besoin d’être effacé pour que je puisse partir.

Voici donc mon apothéose.

Je ne monte pas sur une scène. J’en descends.

Je pose le dossier. Je rends à chacun sa part. Je prends la mienne.

Personne ne m’applaudit. Personne ne m’absout. Personne ne revient.

Je suis encore là. Seul.

Pas innocent. Pas coupable de tout. Pas intact. Pas terminé.

Vivant.

Et, pour la première fois, je n’ai besoin d’aucun témoin pour le savoir.