Nous avons enfin accompli ce prodige moderne : transformer la guerre en contenu.

Un président publie une menace. Un ministre lui répond par un montage. Une armée diffuse ses frappes comme des bandes annonces. Les partisans ajoutent une musique épique, quelques drapeaux, une plaisanterie humiliante, puis regardent les chiffres monter. Le soldat reçoit l’ordre. Le civil reçoit l’explosion. Le dirigeant reçoit les statistiques d’engagement.

On appelle cela la communication de crise, comme si la crise était un problème d’image.

La guerre n’est pourtant pas devenue virtuelle. Une jambe arrachée ne repousse pas lorsque l’on ferme l’application. Une mère ne retrouve pas son enfant parce que le sujet cesse d’être tendance. La faim ne connaît pas les algorithmes. Le feu ne fait aucune différence entre une propagande brillante et une propagande médiocre.

Ce qui est devenu virtuel, c’est la conscience de ceux qui regardent.

Les dirigeants ont toujours vécu loin des champs de bataille. Mais leur éloignement possède aujourd’hui une perfection presque artistique. Ils voient des cartes sans entendre les cris. Ils déplacent des unités sans sentir l’odeur d’un corps brûlé. Ils parlent de fermeté depuis des pièces climatisées, protégées par des hommes dont le métier consiste précisément à leur éviter le réel.

Ceux qui décident qu’une ville peut être sacrifiée dorment rarement sous le toit qui tombera.

La distance entre la décision et sa conséquence est devenue si grande que la cruauté peut désormais se prendre pour de l’intelligence. On appelle stratégie le fait de prévoir combien d’inconnus devront mourir pour obtenir un avantage. On appelle dommages collatéraux les enfants qui empêcheraient la phrase de passer à la télévision si on les appelait par leur prénom. On appelle courage politique la capacité d’envoyer les fils des autres accomplir ce que l’on n’aurait jamais le courage de demander aux siens.

Mais il serait trop facile d’accuser seulement les puissants.

Les dirigeants ne sont pas déconnectés par accident. Ils ont appris à nous donner exactement ce que nous récompensons. Nous prétendons vouloir comprendre, mais nous voulons surtout savoir qui applaudir et qui haïr. Nous voulons un gentil assez pur pour nous dispenser de réfléchir, un monstre assez absolu pour nous autoriser à jouir de sa destruction, et une guerre assez lointaine pour que notre indignation ne trouble ni notre sommeil ni nos achats.

Nous condamnons la propagande adverse tout en partageant la nôtre.

Nous rions d’un mème montrant l’humiliation d’un peuple, puis nous nous demandons comment les sociétés deviennent barbares. Elles ne le deviennent pas en une nuit. Elles le deviennent plaisanterie après plaisanterie, simplification après simplification, lorsque la souffrance de l’autre cesse d’être une tragédie pour devenir un argument.

Le mensonge contemporain n’est plus seulement de prétendre qu’une guerre est juste. Il consiste à la rendre agréable à regarder.

Il faut une esthétique. Des images propres. Une musique grave. Une formule mémorable. Il faut que la destruction possède une identité visuelle. Il faut pouvoir soutenir un massacre avec la même facilité que l’on soutient une équipe de football. Peu importe que la vérité soit complexe. La complexité fait peu de vues et se vend mal entre deux publicités.

Alors les morts deviennent des symboles. Les vivants deviennent des audiences. La vérité devient une arme parmi les autres. Et chacun se croit résistant parce qu’il a correctement choisi son camp depuis son canapé.

La sagesse ne consiste pas à prétendre que tous les camps se valent. Ils ne se valent pas toujours. Il existe des agresseurs, des victimes, des crimes, des mensonges et des responsabilités que le confort moral ne doit pas dissoudre. Mais la sagesse commence lorsque nous refusons de transformer cette lucidité en permission de perdre notre humanité.

Elle commence lorsque nous regardons un mort sans demander d’abord s’il appartenait au bon camp.

Le véritable scandale n’est donc pas que les dirigeants soient coupés de la réalité. Le véritable scandale est que nous leur avons construit un monde dans lequel cette coupure devient une compétence. Nous élisons ceux qui simplifient, suivons ceux qui provoquent, partageons ceux qui humilient, puis feignons de découvrir qu’ils gouvernent comme ils communiquent.

Ils ne gouvernent plus le monde. Ils gouvernent sa représentation.

Et pendant qu’ils se battent pour posséder le récit, la réalité poursuit son travail silencieux sous les décombres. Elle enterre les morts que l’algorithme a déjà oubliés.

La prochaine barbarie ne portera peut être pas un uniforme inquiétant. Elle aura un compte certifié, une équipe de communication et un excellent sens de la formule.

Et nous lui mettrons probablement un cœur.