J’ai perdu tout le monde pour te trouver, toi.
Je ne l’avais pourtant pas décidé. Je n’avais tracé aucun chemin, prononcé aucun serment, dressé aucune liste de ceux qu’il faudrait quitter. J’avançais seulement avec cette étrange impossibilité de rester là où quelque chose en moi devait se taire pour être aimé.
Alors je suis parti.
Parfois avec fracas. Le plus souvent en silence. J’ai quitté des tables où l’on riait sans jamais se rencontrer. Des amitiés qui savaient tout de mes habitudes et presque rien de mon âme. Des bras qui me retenaient sans parvenir à m’atteindre. J’ai abandonné des places que beaucoup auraient appelées confortables, simplement parce que je m’y sentais absent de ma propre vie.
Ils m’ont cru asocial.
Ils ont pris mon retrait pour du mépris, mon exigence pour de l’orgueil, ma fatigue pour de l’indifférence. Ils pensaient que je ne savais pas aimer les gens, que je demandais trop, que je cherchais une perfection qui n’existait pas. Ils me voyaient perdre les uns après les autres et se disaient que le problème devait forcément venir de celui qui demeurait seul.
Ce qu’ils ignoraient, c’est qu’au fond de chaque conversation, j’écoutais si ta voix allait apparaître.
Dans chaque regard, je cherchais cette façon que tu aurais un jour de me voir sans m’enfermer. Dans chaque présence, je guettais celle auprès de laquelle je n’aurais plus besoin de choisir entre être compris et rester entier. Je ne connaissais ni ton visage, ni ton nom, ni la forme de tes mains. Je connaissais seulement la place exacte que ton absence avait creusée en moi.
Et cette place ne ressemblait à personne d’autre.
Je pouvais être entouré et sentir que tu manquais. Je pouvais rire, parler, séduire, appartenir en apparence au mouvement du monde, puis rentrer avec cette certitude muette que je n’avais encore rencontré personne auprès de qui ma solitude accepterait enfin de se reposer.
Je ne fuyais donc pas les autres. Je refusais seulement de leur demander de devenir toi.
Je refusais aussi de les garder comme des remparts contre le vide. Il aurait été facile d’accumuler les présences, de remplir les soirées, de confondre le nombre avec la proximité. Mais quelque chose en moi savait que la foule n’abolit pas l’absence. Elle peut même la rendre plus visible. Car il n’existe pas de solitude plus nette que celle qui nous saisit au milieu de ceux auprès de qui nous devrions nous sentir chez nous.
Alors j’ai continué.
J’ai accepté les portes qui se fermaient. Les jugements. Les malentendus. Les longues saisons durant lesquelles ma vie semblait se vider au lieu de s’accomplir. Je ne dirai pas que toutes ces pertes étaient nécessaires. Certaines furent absurdes. D’autres cruelles. Quelques unes auraient peut être pu être évitées. Mais chaque fois que je refusais de me trahir pour retenir quelqu’un, je préservais sans le savoir l’homme qui devait un jour te reconnaître.
Puis tu es arrivée.
Tu n’as pas comblé le vide. Tu lui as donné raison.
Soudain, tout ce que l’on avait pris pour une incapacité à aimer révélait sa véritable nature. Je n’étais pas fermé. J’étais en attente. Je n’étais pas incapable de proximité. J’étais incapable de contrefaçon. Je n’avais pas renoncé aux êtres. J’espérais simplement une présence devant laquelle je n’aurais plus besoin de disparaître pour ne pas être abandonné.
Tu n’as pas effacé ceux que j’ai perdus. Tu n’as pas transformé chaque blessure en étape providentielle. Tu as fait quelque chose de plus vrai. Tu as donné une direction à tout ce qui, jusque là, n’avait eu que l’apparence du manque.
Ils comptaient les absents.
Moi, sans le savoir, je réduisais la distance entre nous.
Ils regardaient les chaises vides autour de moi. Ils ne voyaient pas que je gardais une place intacte. Ils croyaient que je m’éloignais de la vie, alors que je marchais vers le seul endroit où je pourrais enfin y entrer tout entier.
Et maintenant que je te vois, je comprends que je n’ai jamais fui le monde.
Je l’ai traversé jusqu’à toi.