Léon Bourgeois et la solidarité

Vénérable maître, et vous tous, mes frères...

Paul Anxionnaz, Grand Maître du Grand Orient de France, déclarait en 1967 au sujet de Léon Bourgeois : « Si nous, francs-maçons du Grand Orient, vouons un culte particulier à sa mémoire, c’est parce qu’il n’est sans doute pas d’homme d’action, d’écrivain, de penseur, dont l’œuvre toute entière ait été à un plus haut degré imprégnée de pensées et de fraternité maçonniques. »

Initié à 31 ans à la loge la Sincérité à l’orient de Reims le 15 juillet 1882, chaque fois, la pensée et l’action de Léon Bourgeois convergent autour de l’idée de solidarité. Au point qu’il en fera une doctrine, un travail théorique, juridique, philosophique et politique, qui justifiera toute son action d’homme d’état. Ce sera même la doctrine des radicaux, le solidarisme, qu’il détaillera dans son livre “Solidarité”, publié en 1896. Pour Léon Bourgeois, l'un des fondateurs du Parti radical en juin 1901, «instruction», «laïcité» et «justice sociale» doivent devenir des réalités vivantes.

En tant que président du Conseil, du 1er novembre 1895 au 22 avril 1896, son gouvernement sera le premier à n’être composé que de radicaux, et comptera, parmi ses 12 membres, 8 Francs-Maçons, dont, notamment, Émile Combes qui est Ministre de l'Instruction Publique, des Beaux-Arts et des Cultes.

Il fit voter une loi “reconnaissant à tout français ne bénéficiant pas de ressources financières la possibilité de recevoir gratuitement une assistance médicale, chez lui ou à l’hôpital », une loi instituant un dédommagement pour les ouvriers victimes d’accident du fait des machines, et il sera finalement à l’origine de la première loi sur les retraites de 1910 en mettant en place la retraite à 65 ans et l'obligation de cotisations sociales.

Son investissement dépassera la politique, et tout son engagement n’est pas sans lien avec la franc-maçonnerie. Président de la Ligue de l’enseignement de 1894 à 1898, son combat s’appuie sur le «devoir social» mais aussi sur le constat scientifique que toutes les couches de la société sont exposés à des fléaux tels que la tuberculose. Sa fille en meurt à 24 ans et son épouse à 52 ans. Il mène ce combat au niveau mondial en présidant l’Association internationale pour la lutte contre la tuberculose, mais aussi l’Association internationale pour la lutte contre le chômage. Pour lui, la solidarité sociale est nécessairement internationale

Et le 10 mai 1898 s’ouvre la première conférence internationale de la paix à La Haye, ou Léon Bourgeois se voit confier la commission d’arbitrage. Considérant que la paix est reconnue comme la condition d’une vraie solidarité internationale, il va s’attacher à garantir la paix, par le règne du droit.

Ainsi, dès 1899, et pour la première fois dans l’Histoire, 24 nations décident ensemble, de la limitation des armements, et des moyens de prévention de la guerre ou de la résolution pacifique des conflits, et aboutissent à la création de la Cour d'arbitrage international de La Haye.

Léon Bourgeois conçoit en 1909, date de la parution de « Pour la Société des Nations », une extension des conférences de La Haye. Léon Bourgeois veut une organisation armée face aux incertitudes des relations internationales, forte d’une juridiction reconnue par les nations, et pouvant éventuellement prononcer des sanctions à l’encontre des états rebelles au droit. La guerre de 1914-1918 redonne du crédit à cette idée, et le 28 juin 1919 est signé le pacte intégré au traité de Versailles qui donne naissance à la Société des Nations et Léon Bourgeois en sera le premier président. Suprême reconnaissance pour ses convictions et son inlassable travail en faveur de la paix, Léon Bourgeois reçoit le Prix Nobel de la Paix en 1920 pour sa contribution à la Société des Nations.

«Pas d’harmonie sans l’ordre, pas d’ordre sans la paix, pas de paix sans liberté, pas de liberté sans la justice», disait-il dans «Pour la société des Nations» en 1909. Le solidarisme

Le solidarisme de Léon Bourgeois, tel qu’il a été pensé dès la fin du XIXe siècle, était fondé sur l’idée que la justice sociale ne peut exister entre les individus que s’ils deviennent des associés solidaires en neutralisant ensemble les risques auxquels ils sont confrontés. Cette doctrine peut être considérée comme le soubassement éthique de notre contrat social. Celui-ci a été défini de façon institutionnelle dans les années 30 et à la Libération, dans le cadre d’une conception nationale de l’État social. La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale selon la constitution du 4 octobre 1958 en vigueur.

Léon Bourgeois présente le solidarisme au Congrès international d’Éducation Sociale, en septembre 1900. Celui ci s’inspire des théories de Charles Gide ou de Émile Durkheim (qui sont à l’origine de l’Économie Sociale et Solidaire), ou même de l’évolution rationaliste de la pensée scientifique, en contradiction notamment avec le darwinisme social sur lequel se fondent les libéraux pour justifier la concurrence, et la non intervention de l’État dans les domaines économique et social (l’État devant se contenter d’assurer l’ordre). Léon Bourgeois s'appuie notamment sur les sciences naturelles dont les conclusions ne sont pas celles de la lutte pour l’existence, mais plutôt d’une solidarité des êtres, car nous sommes des individus interdépendants.

Bourgeois défend l’idée d’une dette sociale contractée par l’être humain à sa naissance à l’égard de l’association humaine. Ainsi, à peine nés, nous serions selon lui débiteurs de toute l’association humaine. A peine nés, nous prenons part sans le savoir, à l’immense capital accumulé par nos ancêtres et toute l’humanité. Le moindre besoin de l’enfant le prouve. Sa naissance implique la formation du personnel médical, et donc de tout le savoir acquis jusqu’ici en la matière, mais également le savoir des ouvriers qui ont construit l’hôpital ou qui ont construit les universités où est formé le personnel médical. Sa nourriture est le produit d’une très longue culture, combinant l’agronomie, la formation des agriculteurs ou celle des ingénieurs qui ont conçu les machines agricoles. Son langage intègre les acquis d’innombrables générations et dès qu’il étudie, le moindre livre que lui offre l’école résulte d’une somme incalculable de travail et d’inventions. Plus il avance dans la vie, plus sa dette augmente, car le profit qu’il tire de l’outillage matériel et intellectuel qui l’entoure résulte d’une création de l’humanité passé.

Goethe disait : « Le plus grand génie ne fait rien de bon s’il ne vit que sur son propre fond. Chacun des mes écrits m’a été suggéré par des milliers de personnes, des milliers d’objets différents, le savant, l’ignorant, le sage et le fou, l’enfant et le vieillard ont collaboré à mon œuvre. Mon travail ne fait que combiner des éléments multiples qui sont tous tirés de la réalité. C’est cet ensemble qui porte le nom de Goethe. »

Comment, dès lors, nous acquitter de notre dette vis-à-vis de nos ancêtres qui ont disparu ? La réponse est que l’humanité n’a pas accumulé son trésor intellectuel et matériel pour une génération ou un groupe singulier. Nos ancêtres morts ont légué leur héritage à toute l’humanité par-delà les époques. En héritant de ce patrimoine, nous avons reçu la charge de nous acquitter de notre dette envers les générations futures. C’est un legs de tout le passé à tout l’avenir. Chaque génération n’est que l'usufruitière de ce legs, qu’elle doit conserver et restituer aux vivants à venir. Encore qu’il ne s’agit pas seulement de conserver cet héritage, il faut l'accroître, comme chaque génération successive l’a fait. Nous touchons ici selon Léon Bourgeois à la «loi de l’accroissement continu du bien commun de l’association».

Nous devons rembourser par notre travail au sein de la société humaine la dette sociale contractée. Mais notre dette augmente à mesure que nous vivons. Nous continuons à tirer des bénéfices des progrès de l’humanité tout au long de notre vie. Mais tous ne sont pas égaux devant cette dette. Certains bénéficient davantage que d’autres de ce que la société a accumulé. Au regard du profit tiré de la société et ce qu’ils lui apportent en retour, les individus ne sont pas égaux dans ce contrat social. Il faut donc l’action correctrice de l’État. C’est à lui de rétablir la charge de la nation entre tous selon une progression en fonction des bénéfices que chacun tire de la société. La justice sociale passe par le remboursement d’une dette, une dette face à laquelle nous ne sommes pas tous égaux, et dont nous devons nous acquitter en fonction de ce que la société nous a apporté. Pour citer Karl Marx à ce propos, “De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins”.

C’est ainsi, que dans la théorie de Léon Bourgeois, «le possédant est le débiteur des non-possédants» et les obligations des privilégiés seront plus lourdes que celles des autres. Payer l’impôt n’est plus un châtiment infligé par un État tyrannique, mais un devoir librement consenti, une manière de s’acquitter de sa dette envers la société, selon une règle de justice collectivement admise. C’est ce que Bourgeois appelle le “quasi contrat social”. “L'homme vivant dans la société, et ne pouvant vivre sans elle, est à toute heure un débiteur envers elle. Là est la base de ses devoirs, la charge de sa liberté” disait dit dans Solidarité.

Pour Bourgeois, il n’y a pas de propriété qui soit individuelle : toute activité et toute propriété ont en partie une origine sociale, de telle sorte que les prélèvements fiscaux et sociaux effectués par la collectivité sur les revenus et les patrimoines de ses membres sont de justes rétributions des services publics que propose la société, plutôt que des odieuses ponctions exercées sur le travail d’individus méritants. L’État devient alors le bras exécuteur de la solidarité afin que chacun prenne équitablement selon Léon Bourgeois « sa part des charges et des bénéfices, des profits et des pertes »

Cette conception fut à l’origine des réformes défendues par Léon Bourgeois, qui aboutirent notamment à l’introduction de la progressivité dans les droits de succession en 1901, la création des retraites ouvrières et paysannes en 1910, et à la création de l’impôt progressif sur le revenu en 1914.

Mais nous devons voir l’action de Léon Bourgeois au-delà des réformes qu’il a défendues lui même. Le solidarisme tout entier est présent dans la création de l’arrêt maladie en 1928, de la sécurité sociale en 1945, du salaire minimum en 1950, du minimum vieillesse en 1956, de l’assurance chômage en 1958, de l’Allocation Adulte Handicapé en 1975, de la création de l’impôt de Solidarité sur la Fortune afin de financer le Revenu Minimum d’Insertion en 1988 ou encore de la Couverture Maladie Universelle et de l’Aide Médicale d’État en 1999. Toutes ces réformes sont aujourd’hui la clef de voûte de la solidarité républicaine.

Comme disait Léon Bourgeois, « il n’est pas possible qu’un être humain meure de froid ou de faim dans un État qui se dit civilisé. Il y a un minimum d’existence que l’effort de tous doit assurer à tous. ». Le solidarisme est la justification éthique de la redistribution des richesses organisé par l’État.

Léon Bourgeois meurt en 1925. Le solidarisme ne sera plus guère évoqué pendant les IVe et Ve Républiques. Pourtant, la doctrine théorisée par Léon Bourgeois a su s’installer durablement jusqu’à nos jours. En cela, nous ne pouvons que constater que Léon Bourgeois a amplement contribué à l’héritage social de l’humanité. Il a également contribué à l’héritage du Grand Orient, et nous, franc-maçons du Grand Orient rendons hommage à Léon Bourgeois et son travail en donnant son nom à l’association qui organise le congrès, avec la Fondation du Grand Orient, l’orphelinat du Grand Orient, et enfin, avec l’Instance Nationale de Solidarité Maçonnique, ou avec l'indéfectible maçon. Le Grand Orient permet même aux loges de mettre en place une capitation solidaire. Nous avons également mis dans l’article premier de notre Constitution la solidarité, lui donnant autant d’importance que la liberté absolue de conscience ou la laïcité à nos yeux.

Son héritage

« Le mot de solidarité est partout aujourd’hui. Est-il plein de sens ou vide de contenu ? Quel est la portée, quelles sont les conséquences de cette idée ? » Ces mots furent prononcées par Léon Bourgeois en 1901, lors de la fondation du parti radical, mais ils pourraient encore être les nôtres, plus d'un siècle plus tard.

Le solidarisme était la voie du milieu entre l'individualisme libéral et le socialisme collectiviste. Mais il n'est pas certain que la solidarité soit encore conçue aujourd’hui comme un véritable projet politique. Car nous assistons dans notre pays à une érosion de ce socle historique de la solidarité ! La solidarité est souvent comprise comme une action minimaliste, réservée à la sphère de l’assistance envers les plus défavorisés. On en parle uniquement en termes de coût pour la collectivité.

Certes, des associations humanitaires à but non lucratif de lutte contre la pauvreté, d’aides aux migrants ou qui participent à la recherche médicale, participent au grand œuvre de la solidarité, mais nous sommes passé d’une mutualisation, à une sorte de privatisation de la solidarité, car l’existence même de ces associations prouve que le système de solidarité étatique est lacunaire.

Nous faisons la charité parce que l’État est incapable de faire la justice sociale.

Vénérable maître, j’ai dit

Bibliographie

-Solidarité / Léon Bourgeois, préface de Marie-Claude Blais

-Les applications de la solidarité sociale / Léon Bourgeois

-Pour la Société des Nations / Léon Bourgeois

-La solidarité : histoire d’une idée / Marie-Claude Blais

-Repenser la solidarité : l’apport des sciences sociales / Serge Paugam

-La pensée solidariste : aux sources du modèle social républicain / Serge Audier

-Léon Bourgeois : Fonder la solidarité / Serge Audier