15. Rebelle

Je détestais ma mère, ses disputes violentes avec son amant en titre. Un homme qui n’habitait pas à Nantes, plus ou moins séparé de son épouse légitime, il venait ainsi de temps à autre loger à la maison. Je dois reconnaître que c’est lui qui me nourrissait. Il était lecteur d’un journal d’extrême-droite que je feuilletais, je trouvais amusantes les caricatures du général de Gaulle, lui qu’on voyait souvent à la télévision. Bien sûr, je n’avais aucune conscience politique.

C’est à cette époque que je refusai les fameuses chaussures de ville et imposai les tennis. J’obtins aussi mon premier jean, avec l’appui de ma sœur, qui m’apprit à en retourner le bas, à l’américaine. Je traînais de plus en plus dehors, j’étais devenu très indépendant, mon travail à l’école commença à s’en ressentir. Devenu totalement rétif à la discipline, avec le collège ça devint franchement limite : je contestais tout. On me prédisait la prison et pire. Je commençais à avoir des habitudes bizarres, si longtemps gavé de viandes sèches, immangeables, je me mis à dévorer la viande crue. J’étais décidément un sauvage. J’avais douze ans, on mit cette manie sur le compte de la puberté. J’abusais du poivre puis du piment. À l’école mes résultats déclinaient, on me laissa faire. Je lisais Mark Twain, des idées me trottaient dans la tête, je rêvais de partir à l’aventure, laisser derrière moi le monde ennuyeux des adultes.

J’ai attrapé l’envie d’aller toucher cet horizon qui fuit sans cesse, j’y suis allé et je suis revenu, j’ai eu de la chance. L’année suivante je tentai seul mes premières aventures. J’ai déjà raconté ces deux fugues, piteusement terminées, mais le virus était là, il avait envahi mon âme jusqu’au plus profond, on ne pourrait plus me retenir longtemps au sein du chaos familial. Ce fut le début de ma vie autonome. C’est une autre histoire, elle commence au mois de mai 1968.

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