14. Billets, timbres et diamants noirs
Mon plâtre empêchait le foot, on était en 1960, je me mis à dessiner, avec passion. Soudain je découvris qu’avec un crayon on pouvait écrire le monde, qu’on pouvait aussi le copier. Je copiais les images qui me plaisaient. Les billets de banque ! Le billet de 500 francs Victor Hugo me fascinait. C’était du reste le seul susceptible de passer entre mes mains. Pour obtenir le craquant du papier j’utilisais du papier toilette, à cette époque il était bis et raide. J’avais des amis, je me civilisais. J’étais même très bon élève en français. Avec mon plâtre j’eus un certain succès.
Et puis un beau matin papa était parti. J’avais 10 ans ½. En Afrique parti, au Libéria. Pour en ramener des diamants parait il. Il en avait fabriqué des diamants, noirs, industriels, avec des associés qui avaient pris soin de prendre les brevets à leurs noms et mettre les dettes au sien. Les créanciers devenaient trop insistants. Bref, c’était la dèche. Ma mère maintenant était souvent absente, à son tour. Ma sœur se rapprocha de moi, c’est elle qui me préparait à manger. C’était bon. Pour la première fois je me sentis compris, plus de scènes, plus de viande trop cuite, d’œufs secs, de légumes insipides. Je repris plaisir à manger. Elle avait eut son bac, mathélem disait-on à l’époque, avec mention. Elle allait à l’université. Il lui arrivait de recevoir des amies à la maison, c’était gai, j’appris à danser le twist. Les timbres me fascinaient tout autant. Je copiais, je copiais, je lisais, je lisais, je vivais dans un monde à moi qui m’isolait de celui des adultes, de celui de ma mère et de ses amants, je changeais ainsi fréquemment de papa, pour cette raison j’évitais d’inviter mes camarades trop souvent. La belle sauvage aux yeux verts me pourrissait la vie en vivant la sienne. Je suis autiste mais personne ne s’en est jamais aperçu. On me disait sauvage, renfermé, distrait, bizarre.