12. Grandir
Mon grand-père, à force de courses de chevaux et de billard avait réussi à tout perdre. En plus de boire, il fumait énormément. On lui trouva un cancer. Sa gorge enflait au point qu’il ne pouvait plus manger. J’allais le voir dans son lit, il ne pouvait plus parler mais ses yeux étaient pleins d’affection. Un jour on me dit qu’il était mort, on m’envoya dormir chez des cousins que je ne connaissais pas. J’eus un crêpe noir cousu sur mes vêtements. Je ne sais pas si je pleurai.
La grand-mère partit à Paris vivre chez sa cadette, nous restions quatre dans ce grand appartement. Les 7 ans de différence entre ma sœur adolescente et moi ne facilitaient pas nos rapports. Un jour, je ne sais pourquoi, nous eûmes une dispute, je courais derrière elle, elle se réfugia dans la cuisine en riant et ferma la porte sur elle. Dans mon élan ou la colère, je ne sais, je passais ma main à travers une vitre. J’ai encore la cicatrice. Il m’arrivait d’être violent.
Je grandissais pourtant. Après les sœurs on m’envoya dans un grand établissement jésuite. Je n’étais pas un bon élève, rétif à la discipline, bagarreur, disait-on. Je fus renvoyé, imperméable au latin. Je dus redoubler dans une école de quartier, comme il en existait encore, qui préparait au certificat d’étude d’un côté, au collège de l’autre. Je me fis des vrais copains, on jouait au foot ensemble sur les cours derrière la cathédrale, ça commençait à être bien. Et il y avait les étés. Notre père nous emmenait dans la grande maison de sa famille, dans le Morbihan. Là je me replongeais dans la vie naturelle qui me manquait tant. La forêt n’était pas si luxuriante que celle que j’avais aimée, mais j’avais le droit d’en profiter en toute liberté. Puis il y avait Chantal, la fille des métayers, à peine plus âgée, et ses vaches, qui tenaient gentiment le rôle des buffles. Je pêchais les truites à la main dans la rivière.