11. Petit Larousse et charcuterie

Puis on me dit que c’était « la rentrée », je devais aller à l’école, naturellement chez les Sœurs, celles de St Vincent de Paul. Comme ma sœur. Ce fut terrible. Mon français était détestable, mélangé de beaucoup de vietnamien, les autres enfants m’appelaient Chinetoque ou Viet. Pourtant je me fis une amie, elle se nommait Catherine, son papa était mort. En Indochine. Est-ce cela qui nous rapprochait ? Tant bien que mal j’appris à lire cette langue que je parlais si mal. La lecture m’a sauvé. Maintenu la tête hors de l’eau au milieu du chaos familial. Je lisais tout ce qui me passait sous la main. Je ne comprenais pas tout, je lisais, je lisais. « Encore à lire » me reprochait ma grand-mère. Je ne sais pas ce qu’elle imaginait être une activité meilleure. Mon livre préféré, très vite, fut le Petit Larousse Illustré et ses merveilleuses gravures sur bois. J’enrichis ainsi mon vocabulaire qui fit excuser ma grammaire et ma syntaxe défaillantes. Les sœurs faisaient leur possible pour civiliser le sauvageon qu’on leur avait confié. Elles réussirent, finalement pas trop mal. Je grandissais. À la maison je mangeais mal, la nourriture de ma grand-mère était infecte, celle de ma mère aussi. Le riz n’était pas bon, trop cuit, collant, la viande qu’on voulait me faire manger pour me fortifier, particulièrement le foie de veau, immangeable, surcuit. Je perdis mes joues du delta, je maigris et mon teint devint pâle. Les repas étaient un calvaire, les seuls occasions de me régaler sans histoire c’était les jours de charcuterie. Ça ce fut pour moi une découverte gustative majeure, avec le pain, dont je me gavais. Particulièrement le pain de seigle. Malheureusement c’était rare, il fallait attendre une fête ou une réception. À table, quand je ne mangeais pas à part, interdiction de parler, je devais demander permission pour tout. Et vider mon assiette sous peine de punition.

#nguolai