10. Ivresse et grenadines

Le train nous mena jusqu’à Nantes, terminus de l’exil. Cette ville grise, pleine de ruines encore, sous une lumière poussiéreuse ne me plut pas. Le trajet de la gare au centre me sembla une éternité. Je boitais en traînant ma petite valise. Sans doute, je devais pleurnicher. Certainement on me rabroua, j’étais décidément capricieux, insupportable, pour ces gens qui n’avaient pratiquement jamais porté un regard sur moi depuis 4 ans que je passais avec les domestiques. On s’installa dans le grand appartement de cet immeuble négrier, premier étage, face aux ruines des bombardements. D’emblée je fus terrorisé par le couloir sombre, bordé d’armoires noires, immenses, qui desservait les différents pièces et au bout duquel s’ouvrait la porte vitrée de la cuisine avec son arrière-cuisine tout au fond, qui devint vite mon refuge. Un homme nous attendait là on me dit qu’il était mon grand-père. Grand, sec, déjà dégarni, cigarette aux lèvres.

C’était un homme d’une élégance surannée, il se rendait sur le champ de course en melon gris et cravate claire garnie d’une épingle. Il portait des costumes trois pièces, je me souviens d’un gilet de couleur beige qui me fascinait. Sa collection de cravates était incroyable. Il sortait ses cigarettes d’un étui de métal brillant et les allumait avec un briquet que je pensais être en or. Il avait sur la grand-mère une autorité sans discussion, ça m’impressionnait. Je crois que mon grand-père m’aimait, il était très gentil, me montrant des livres, des trucs que je ne comprenais pas, il m’emmenait au billard, me payait des grenadines, avec lui je m’amusais. Malheureusement, il était souvent absent, rentrait ivre et c’étaient des scènes interminables avec ma grand-mère et ma mère. Mon père aussi était très absent. Je ne comprenais pas bien ce qu’il faisait. Il dessinait parfois des bateaux avec des règles bizarres et des compas.