9. Punitions et pansements

Fin de l’été 1955. La traversée a été épouvantable, tout le monde était épuisé. On débarqua, soulagés, à Marseille. Il manquait des bagages, s’ensuivirent de longues palabres, on les retrouva, fouillés sans précaution, mais il ne manquait rien, il n’y avait rien de précieux. Bienvenue en France. Je fis connaissance avec mon pays. Le désordre du port m’intéressait, mais vite on dut se rendre à l’hôtel. On nous attendait. Je dus dormir avec ma grand-mère. Ma grand-mère m’était inconnue. À la maison, elle dirigeait son monde avec une autorité sans appel. D’emblée, son despotisme s’abattit sur moi. Je dus réciter au coucher des prières que je ne comprenais pas, j’avais peur. Je voulais aller dans la chambre avec ma sœur et mes parents. Puni. La nuit, ronflements. Je ne dormis pas. Le lendemain matin nouvelles prières. Je tombais de fatigue. On me donna du Banania, oubliant mon intolérance au lactose. Je vomis.

La France d’emblée devint le pays des punitions. Je réclamais ma nounou, je voulais retourner dans le delta, on me dit capricieux et insupportable. Ma sœur, 12 ans, parlait un excellent français acquis chez les sœurs, moi, j’étais un petit sauvage, un niakoué. On prit le train pour Nantes le surlendemain, pour un long, long voyage, je pus enfin dormir bercé par le tacatac régulier, hypnotique des roues, je pus aussi libérer mes pieds. On y colla des pansements Urgo. Les pansements Urgo deviendront mes compagnons. Je collectionnerai longtemps les petits emballages parmi mes trésors. Mes pieds ne se feront jamais aux chaussures « de ville » que ma mère s’acharnera à me faire porter jusqu’à ce que je finisse par imposer des tennis (Springcourt) ou rien. De ce jour, je commençai à pouvoir marcher et courir sans boiter. Je devins d’ailleurs un excellent coureur de fond. Ma révolte, vers 12 ans, fut d’ailleurs générale.

#nguolai