8. Partir
La France avait définitivement perdu la guerre. Le Viêt Nam n’était plus une colonie. Petit à petit l’armée française se retirait, avec elle les administrateurs, les gendarmes, les fonctionnaires, on évacuait. On évacuait les petits enfants, les Eurasiens dorénavant indésirables ici, déclarés pupilles de la nation. Leurs mères tentaient une nouvelle vie malgré l’opprobre, elles avaient couché avec un Français, l’avaient aimé sans doute, avant d’être abandonnées.
1955. Il était temps de partir. On fit les bagages en désordre, congédia les domestiques, comme se conduisent les colons : sans élégance. Je m’accrochais à ma nounou comme un naufragé à une bouée, je ne voulais pas partir, il n’était pas question de l’emmener, qu’elle reste donc avec les autres niakoués. Je devais soudain m’habiller de vêtements peu commodes et, pire, porter des chaussures, elles me blessaient. Toute mon enfance j’ai eu mal aux pieds. Adieux à la maison.
Le projet était de la brûler, la maison, au dernier moment la pluie battante découragea l’entreprise. On prit la route dans la Traction au toit surchargé. C’est sous des trombes d’eau, sous lesquelles d’ordinaire nous nous ébattions en joie, que ravalant mes sanglots j’abandonnai ma petite enfance. On entendait chanter les crapauds familiers qui, de leur voix grave, appelaient en français «Où’il est p’apa, où’il est p’apa…» en réponse au chœur des grenouilles.
Embarquement sur un navire surpeuplé. Cabines minuscules, désarroi de la grand-mère qui pour la première fois de sa vie n’était pas servie. Elle ne sait rien faire, à peine s’occuper d’elle. On mange mal, on dort mal, mes pieds me font mal, j’ai interdiction d’ôter mes chaussures « pour ne pas me faire mal », j’ai les talons en sang. La nourriture me semblait immangeable, commença un long calvaire alimentaire qui durera jusque vers 12 ans. Je comprenais à peine le français.