7. Petit sauvage
Fasciné par le jeu du grand couteau sur la papaye, je réussis à apprendre le geste. J’étais très adroit, vite je pus me servir du grand outil sans me couper. Ça faisait rire les domestiques qui me prédisaient une carrière de cuisinier. J’en étais très fier, tant les exploits de la cuisinière en titre m’impressionnaient. J’ai toujours cherché à reproduire l’harmonie de sa manière de dresser les plats, mariant couleurs et saveur avec une habileté digne de tables princières. Certains jours on recevait. Je n’étais pas présenté, on préférait ne pas trop exhiber ce petit sauvage, ma sœur et ses révérences faisait beaucoup mieux dans le tableau. Les convives étaient uniquement des blancs, vêtus de blanc, qui décidément me paraissaient d’une autre espèce. Toutes et tous unanimement regardaient avec mépris voire dégoût le petit cercle ébahi et brun qui les contemplait du haut de leurs 4 ans, moi le premier, avec mes yeux verts qui faisaient tache.
C’est sans doute à ces moments que j’entendis sans comprendre le mot métis. Par discrétion on ne s’informait pas plus sur la parentèle du petit bonhomme sale, à la peau aussi brune que ses camarades, qui caquetait avec eux en dialecte et se réfugiait vite dans les jambes d’une domestique si on tentait de lui adresser la parole, de l’amadouer comme on fait d’un chat sauvage rencontré au hasard dans la boue jaune ou rouge du chemin. J’ai eu 4 ans en 1954. Autour de moi c’était l’affolement. Dien Bien Phu, ce nom était dans toutes les bouches et sonnait comme la fin du monde. Moi qui m’identifiais entièrement aux domestiques et paysans avec qui je vivais comme un de leurs enfants, je ne comprenais pas. Les Français étaient des étrangers, je savais que les gens ici ne les aimaient pas vraiment, je comprenais le dialecte mieux que la langue des colons. Les Blancs soudain n’étaient plus du tout gentils.