6. À leurs côtés

Les soldats avaient installé de grandes tentes qui attiraient notre curiosité. On s’y rendait en bande pour se rassurer. Souvent ils nous donnaient du chocolat, ça valait le coup. Parfois on avait le droit de tourner les manivelles de leur radio, c’était dur mais quelle fierté ! On se battait presque pour être le premier. Il y avait des filles dans notre bande, elles n’étaient pas les dernières. Nous nous familiarisions réciproquement avec nos différences anatomiques. Ma sœur avait 10 ans, elle allait à l’école chez les sœurs, elle me paraissait appartenir à une espèce étrangère. Peut-être était-elle française aussi, comme les soldats ?

L’atmosphère dans la grande maison était lourde. Mes parents ne s’entendaient pas. Les disputes incessantes entre ma mère et ma grand-mère rendaient la vie commune insupportable. Ma mère avait juste trente ans, elle voulait s’amuser, repartir pour la France. « La chèvre meurt où on l’attache » lui répondait-on. La seule douceur venait des domestiques. Je passais plus de temps avec elles qu’avec mes parents. Je me sentais bien, j’aimais les écouter chanter ou bourdonner des airs traditionnels, c’était beau, c’était tendre. Souvent le soir je m’endormais à leurs côtés. Je me réveillais le lendemain matin dans le lit de ma nounou.

Elles étaient dévouées à ces Français pourtant peu aimables, ne se plaignant jamais, toujours actives, aujourd’hui encore je les trouve admirables. Je passais des heures à aider, de mon mieux, la cuisinière, qui préparait des merveilles sur deux trépieds chauffés au charbon de bois. Mes parents étaient traités comme des princes, il semble que c’est ce que demandaient, d’ailleurs, tous les coloniaux, comme un dû. Je mangeais le plus souvent accroupi avec ma nounou et ces femmes. Elles me gardaient des bons morceaux en riant. J’appris vite à utiliser les baguettes. Aujourd’hui encore l’odeur du riz fait bondir mon cœur.

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