4. Lait de chèvre et cochon noir
Le climat du Viêt Nam change selon la latitude. À Hanoi en Octobre, c’est le début de la saison sèche, à mesure qu’on descend on tombe en saison des pluies (Hué) pour retrouver à Saigon, terminus, la saison sèche. On a donc pu apprécier les routes sous tous les climats, tous les aléas, toutes les variantes de chaleur, sèche ou poisseuse. Le bébé se porte comme un charme, il est le seul. Malheureusement, il ne me reste aucune impression, aucune image, de l’aventure.
Première image, premier souvenir : un ciel jaune éblouissant. Puis c’est le bruit terrible de la pluie, tambour incessant sur les toits, sous un ciel de pierre impénétrable. On était en 1951. Hanoï était tombé en février, le clan maternel abandonnant ses espoirs aux communistes de l’oncle Ho, il fallait s’organiser. L’argent heureusement arrivait de France, expédié régulièrement pas un grand-père resté en arrière, que je ne découvrirai que 4 ans plus tard. J’eus 1 an.
Ma mère, qui n’avait pas la vocation, avait délégué la charge de ce bébé si sage à une très jeune fille, s’appelait-elle Maï, s’appelait-elle Tô ? j’ai perdu son prénom, même si son visage apparaît encore parfois dans mes rêves confus d’un paradis perdu. J’ignore absolument ce que, dans la tourmente des 20 ans qui suivirent, elle est devenue. J’en éprouve un grand regret. C’est elle qui découvrit mon allergie au lactose et qui prit soin de la chèvre chargée de me nourrir. Je dormais dans un panier suspendu au toit afin d’être protégé des animaux. Première terreur: un cochon noir qui hanta longtemps mes cauchemars. Souvenirs très net : mon père accroupi à quelques mètres me tend les bras. Derrière moi quelqu’un, je ne sais qui, j’avance maladroitement en m’appuyant de temps en temps sur un meuble bas, à ma droite. Les racines d’un arbre immense entre lesquelles je me love comme entre des bras protecteurs. Une grande maison blanche, sans étage.