Après tout, pourquoi ne pas commencer par le commencement ? Sans aucun document, je reconstitue cette histoire de mémoire.

1. Une excellente affaire

1900, Tonkin, protectorat français rattaché à l’Indochine. Ma grand-mère naît, fille de mandarin et d’une blanche d’origine inconnue de moi. Une grave affection de la colonne vertébrale la cloue sur une planche durant son adolescence. Elle n’aura pas les pieds bandés. Était elle jolie à cette époque ? Un Français en tournée d’inspection la remarque.

Quand eut lieu le mariage ? Il eut lieu, ma grand-mère devint française. Son père fut-il heureux de caser cette encombrante héritière, un peu bossue ? Sans doute. Cela arrangeait ses affaires, qui plus est. Elle héritait d’un vaste domaine de rizières au nord de Hanoï, son mari administrait une entreprise d’exportation française, c’était une excellente affaire pour tout le monde. En 1923 naquit une première fille, suivie d’une cadette deux ans plus tard. Tout était pour le mieux.

Comme il se doit, les deux filles furent entièrement confiées aux soins de nourrices, puis, pour leur éducation, aux soins attentifs des sœurs de la Providence. Ainsi ma mère, l’aînée, grandit en pieuse sagesse et beauté jusqu’à attirer l’attention des hommes lorsqu’elle eut atteint un âge intéressant. Pour finir, sans qu’on eut le souci de s’assurer de son consentement, elle fut mariée à 18 ans, tout juste sortie du pensionnat, avec un Français de près du double de son âge. Mon futur père, issu d’une excellente et nombreuse famille bretonne, vaguement mais favorablement connue de la grand-mère, de plus, religieux, jésuite, ex-missionnaire sous la robe des Pères Blancs, sut séduire la mère, qui d’ailleurs fut toujours soupçonnée de nourrir pour lui un amour secret. Il emporta l’adhésion paternelle. La future éclata de rire à l’idée d’épouser un homme du double de son âge, elle reçut une paire de gifles. On ne lui demandait pas son avis.

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