3 & 4 juillet @ CRANE lab linktr.ee/cranelab
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Le naturel n'est pas celui qu'on croît
Il n'y a rien de naturel dans le son haut-parlant... juste des artifices qui s'accordent plus ou moins bien à des croyances, ou des manières de penser et de faire qui brident ou étendent les territoires de la création sonore.
La stéréophonie L'espace artificiel que l'on considère généralement comme étant le plus “naturel” est encore aujourd'hui celui de la stéréophonie. Mais il ne l'est que parce que s'y confondent le voir et l'ouïr, et que l'on a fini par admettre que le monde vu doit être aussi le monde entendu... Une autre raison en est que l'on croit souvent que les enceintes qui constituent la stéréophonie officielle sont au nombre de deux parce que l'on possède deux oreilles. Tout autre nombre serait ainsi plus ou moins superflu, voir inutile. C'est oublier le sens et le but réel de la stéréophonie : procurer une impression de relief (stereo en grec signifie “solide”, “tridimensionnel”). Et pour cela, oui, il faut au moins deux enceintes, mais plus ne nuit pas !
Le binaural Ce serait finalement le seul type d'espace et la seule technique de production/reproduction qui pourrait revendiquer le terme de “naturel”. L'audition binaurale c'est notre écoute naturelle, celle que l'on pratique comme d'autres animaux depuis toujours. Mais depuis à peu près un siècle, les prothèses que constituent nos casques et nos écouteurs permettent de reproduire ou de simuler cette audition binaurale. Du son dans l'air on passe ainsi au son dans la tête. Si le but du son haut-parlant était de faire croire qu'il n'existe pas, la reproduction binaurale y trouverait sa meilleure manifestation...
L'immersion et l'enveloppement Comment retrouver par l'écoute aérienne cet “idéal” de naturalisme ? L'artifice de la binauralisation place l'auditeur d'emblée au centre d'une sphère, une image de sa propre sphère auditive (en réalité, c'est plutôt une patate...). Cette qualité d'enveloppement, cet état d'immersion, représente alors pour une majorité (apparemment) d'acteurs de “l'audio spatial” le but à atteindre pour les situations de diffusion publiques. Certes, ceci représente enfin la reconnaissance que l'être humain est capable de percevoir, bon an mal an, des sons situés partout, mais est-ce qu'il est pourtant autant intéressant et suffisant de les placer tout autour de lui ?
Allo, Ego ? L'égocentrage des dispositifs haut-parlants immersifs et des techniques qui leur sont associées (ambisonique, Dolby Atmos...) refléterait-elle l'égocentrisme de notre conception du son et de l'espace ? Pratiquement toutes nos techniques de captation, de production et de diffusion sont basées sur cette idée de la reproduction d'une image qui soit commune pour tous les auditeurs présents dans un espace, bien concentrés. Pourtant, dans la vraie vie, les sons ne sont pas autour de moi, c'est moi qui suis parmi eux... L'espace naturel n'est pas égocentré, il est allocentré (allo = autre), la réalité n'est pas focalisée sur moi, elle est distribuée pour tout le monde.
La bulle qui cache la forêt L'idée que nous devons être au milieu des sons vient peut-être, là encore, de la vision. Je pivote sur moi-même (“3DoF”), et je vois l'image d'un petit bout monde qui m'entoure. Le son enveloppant c'est une stéréophonie qui a débordé... Mais si je ferme les yeux, ce qui accroche mon écoute, c'est la disparité, le déséquilibre, les trous ; ce n'est pas la surface lisse de la bulle de la Hi-fi moderne, c'est la complexité irrégulière de la forêt, une forêt de sons qui ne peut être appréhendée qu'à travers la diversité des points d'ouïe qu'elle permet.
La distance et la proximité Le paramètre oublié dans tout cela, qui est pourtant le plus tangible, le plus naturel dans nos vies, c'est la distance. Pas cette image de distance que savent si bien reproduire la stéréophonie et l'audio immersif, mais la “distance de” comme la “distance entre”, l'écart physique qui existe entre la production du son par un haut-parleur et un auditeur, la distance que l'on se force à gommer, à nier parce qu'elle signifie que tout le monde n'entend pas la même chose, que les auditeurs peuvent être confrontés à la proximité haut-parlante, et que cette idée est pour beaucoup insupportable ! Pourtant, sur le plan technique, rien de plus simple que de distribuer (si le lieu est suffisamment grand) des points haut-parlants dans tout l'espace horizontal, sorte de modèle réduit de notre mince surface terrestre ;–)
L'élévation Plus compliqué, mais moins risqué, placer des points haut-parlants au-dessus des auditeurs représente peut-être inconsciemment une manière de remplacer cette proximité problématique, de faire venir le son vers l'intérieur dans un dôme, tout en conservant une distance respectueuse. L'élévation est ainsi devenue la quasi-condition pour qu'un espace enveloppant soit considéré comme immersif (= la bulle binaurale). En tout cas l'élévation dite “positive”... Car là aussi, les habitudes ont la vie dure, même si elles s'éloignent du naturel. Autour de moi (puisque c'est la norme) les sons ont au moins aussi souvent leur origine en dessous de mes oreilles qu'au-dessus. Pourtant, cette “élévation négative” est souvent oubliée, même dans de petits lieux où elle équilibrerait utilement l'étendue des dimensions de l'espace physique.
3, 2, 1, 0... D Les informations délivrées par nos sens nous situent dans un espace physique possédant trois dimensions. La vue, l'ouïe, le toucher principalement nous ont permis de développer des espaces mentaux tridimensionnels au sein desquels s'accrochent les objets de nos perceptions. Est-ce que nous créons pour autant en “3D” ? Une simple enceinte (“0D”) dans une grande église peut générer un son qui se propage en “3D”. Un dôme, géométriquement, est une surface courbe : c'est bien de la “2D” qui est produite. L'extraordinaire image de profondeur que nous procure une “bonne stéréo” n'est produite que par les deux points d'une pauvre ligne en “1D”, de même que l'incontournable “son qui tourne” le long d'un cercle, même si cette ligne est nécessairement un peu moins pauvre... Essayons de ne pas confondre l'impression et la production, l'image et l'objet, et finalement qu'importe le nombre de “D” pourvu qu'on ait l'ivresse ?
La Virtualité Réelle La stéréophonie, qu'elle utilise deux ou plus d'enceintes, nous a fait croire que s'étend derrière elle une réalité impalpable, mais quasiment visible. L'astuce de la spatialisation stéréophonique en concert, inventée il y a une soixantaine d'années, a pu étendre vers nous cette image de relief jusqu'à nous la faire ressentir d'une manière quasiment palpable. Les espaces immersifs égocentrés quant à eux pourraient faire croire que l'on a dépassé ce stade, mais si l'on baigne bien dans une image en volume, il lui manque toujours de pouvoir créer des objets et des volumes tangibles. Enfin, la réalité virtuelle, aboutissement ultime du principe égocentré et de la binauralisation, se trouve être en même temps, grâce aux déplacements simulés de l'auditeur, un espace où un certain degré d'allocentrage est possible. Ses “six degrés de liberté” (6DoF, on ne fait pas que pivoter, on se déplace) lui permettent d'explorer des complexités volumétriques où immersion, relief et tangibilité se côtoient dans un univers qui reste potentiel. Et si on pouvait créer concrètement ces volumes, ces proximités et ces distances dans l'espace physique des sons haut-parlants ?
Se méfier du naturel... Rechercher le naturel ou une certaine idée de naturalité, ça pourrait être ça : embrasser la diversité des objets et des phénomènes non pas en cherchant à reproduire une image audible du réel, aussi perfectionnée soit-elle, mais en assumant au contraire les artifices et les incongruités dus à la présence des haut-parleurs. Bulle, forêt, chemin, écran, totem ou poignée de sable, il n’y a sûrement pas loin de mille et une manières d'organiser un espace haut-parlant qui puisse provoquer des écoutes qui soient au moins aussi riches et pleines que l'écoute “naturelle”. Mais s'il est évident, dès qu'on l'a un peu pratiqué, qu'un espace haut-parlant omniphonique, donc multicouche dans les trois dimensions, constitue la condition nécessaire pour pouvoir produire un niveau de complexité sono-spatiale satisfaisant, il ne faudrait pas pour autant limiter notre recherche à une situation qui peut rester focalisée sur l'audition égocentrée, mais considérer également les distributions haut-parlantes pluriphoniques, où il s'agit plus d'élaborer des espaces-objets que de remplir l'espace de l'audition. Celui-ci découle alors naturellement de ceux-là...
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